croire ou convaincre

          

                                                       CROIRE ET CONVAINCRE

 

La notion de croyance pose d'emblée une énigme, celle du « tenir pour vrai » !

Dans le « Gorgias », Platon nous dit : << ceux qui savent ont appris, ils sont convaincus, ceux qui croient ont simplement confiance, ils sont persuadés.>>.

Ainsi, les uns et les autres tiennent pour vrai ce qu'ils savent ou ce qu'ils croient. Dans un cas comme dans l'autre, ils expriment un assentiment qui, entre savoir et croire, place le concept de Vérité dans une relation critique née d'une même conviction attachée paradoxalement à des énoncés de natures contradictoires.

Cette crise du concept de vérité, Kant tentera de la résoudre en dissociant fermement les conditions purement subjectives du « tenir pour vrai », des conditions objectives du « savoir » véritable.

En disjoignant croire et savoir, ce sont les significations du mot Foi que Kant fait entrer de fait dans le champ philosophique de la croyance. Dès lors qu'il considère « que le savoir dogmatique est l'origine de l'incrédulité et que la lucidité conduit à considérer que la croyance n'est qu'un pis-aller pour consoler celui qui regrette de ne pas savoir, il fait de la Foi un acte de justice abolissant le privilège du savoir et donnant à la croyance une place méritée. Kant limite ainsi le savoir car, dit-il, « nous ne pouvons pas avoir une intuition intellectuelle du monde sensible. »

C'est, ensuite, l'argumentation des philosophies Hégeliennes et post-Hégeliennes qui fera ensuite entrer la Foi dans le domaine de l'Absolu où elle « s'aliène » !

Quoi qu'il en soit, le mot croyance comporte plusieurs significations et il garde des racines profondes dans l'usage commun :

On entend par croyance(s) l'objet même de la conviction. Si croire c'est bien être persuadé qu'une chose est vraie, réelle, alors on désignera communément par croyances les diverses conceptions de la réalité qu'elles évoquent. Comme ces croyances ont rapport à la vie courante, on entend aussi par croyances les règles spontanément reconnues pour la vie sociale ou individuelle. Ainsi trouve-on dans les croyances des représentations théoriques et des représentations pratiques, par exemple, des descriptions ou des prescriptions sur la destinée, la nature ou le sort des défunts ; en ce sens, la croyance tend à se confondre avec la foi religieuse.

Mais ce sens n'efface pas un sens plus fondamental selon lequel la croyance est l'action de croire, pôle subjectif de la persuasion ou de la conviction, dont le fondement est l'évidence. Que l'idée soit obscure, incertaine et je demeure incertain, que l'idée soit claire, et je suis certain.

L'ordre psychologique de la certitude ne fait alors plus qu'un avec l'ordre logique de l'évidence qui se confond lui-même avec l'ordre de l'être, l'ordre ontologique.

Et pourtant, l'erreur existe !

Spinoza considère que l'erreur est seulement une connaissance incomplète. A cela prêt, dirons-nous, que lorsqu'on se trompe, on ne fait pas qu'ignorer le vrai, on donne au faux un assentiment qui montre que la croyance n'est pas toujours parallèle à la vérité !

Descartes a-t-il alors raison de considérer que notre assentiment réside dans la volonté car, s'il faut la volonté pour approuver, n‘est-ce pas avouer qu'en réalité on doute? A cela, Descartes répond que c'est l'attention qui apporte des preuves, car, dit-il, « si on croit ce qu'on voit, on ne voit que ce qu'on regarde et on ne regarde que ce qu'on veut ».

En tout état de cause, il nous faut bien distinguer les croyances vraies des croyances fausses, distinguer entre « croire en » et « croire que ». La difficulté, pour être lucide, tient alors au fait  que le cœur, les passions, les désirs jouent un grand rôle dans la psychologie de la croyance et que la recherche de la vérité suppose une ascèse, un effort pour se délivrer de l'imagination, des besoins et des passions, pour rompre avec l'ordre du corps.

Nous sommes, c'est un constat, tout entiers dans nos erreurs, et la Volonté, comme le suggère Descartes, doit intervenir pour assurer un doute méthodique, une suspension provisoire du jugement.

Les adversaires du rationalisme ont d'ailleurs contesté l'efficacité de cet ajustement de la croyance au niveau de la raison. A preuve, les premières croyances infligées à l'enfant et qui demeurent si longtemps, et parfois toute sa vie, rebelles à la critique, pouvant le conduire au fanatisme dont Jung nous dit qu'il est une « surcompensation du doute ».

 Les hommes croient ce qu'ils désirent disait déjà Jules César (guerre civile). Et ce n'est pas parce qu'elle comblerait une attente ou parce qu'elle enrichirait la vie spirituelle qu'une religion serait vraie : la Foi réclame des preuves !

Croire n'est pas une question de logique, surtout pas d'évidence, car, si une chose me paraît souvent évidente c'est souvent parce que il y a longtemps que je l'ai apprise. L'esprit de certitude devient, dans ce cas, l'ennemi de l'esprit de vérité ; Croire remplace alors une incertitude par un aveuglement. » et « la croyance ne consiste plus qu'à accepter des affirmations. »

...Et l'on ne peut, dès lors, se dispenser de voir, en la croyance une pensée morte, une structure fixe de la conscience, une passion, une aliénation !

Il se peut, néanmoins, que la croyance, nourrie de doutes surmontés, soit un acte de volonté, comme le prétend Descartes et qu'elle soit ainsi un acte de liberté. Tout dépend alors de la nature du doute et de la prise de conscience du fait que croire n'est pas savoir et qu'il y faut pouvoir administrer la preuve. Or, il n'y a pas de preuve sans expérience, et toute expérience objective est une construction. Dans ces conditions, la preuve ne vaut que ce que vaut la construction, elle ne vaut que ce que vaut celui qui l'a construite. Elle n'a pour fondement que son affirmation d'une valeur subjective, d'un dépassement personnel. C'est une sorte de pari qui condamne le « parieur » à marcher d'erreurs rectifiées en erreurs rectifiées dans un mouvement « provisoire ». La croyance n'est plus, alors, qu'un horizon mouvant qui fait de toute pensée un être en fuite toujours vacillant.

Une hygiène de la croyance est donc indispensable.

Force est de constater que cette hygiène est assez rarement pratiquée : on se fie souvent sans trop réfléchir à son parti politique, à son journal, aux usages ! On recherche souvent et d'abord, son confort intellectuel !

Bien sûr, une raison purifiée de toute partialité n'a sans doute jamais existée, mais devrions-nous pour autant ne pas en faire notre idéal ?

         Un philosophe, Lagneau, nous engage « à toujours penser que les idées n'ont la vie que si l'esprit la leur conserve, en les jugeant toujours, c'est à dire en se tenant plus haut ».

La religion met au contraire en place des cadres rigides d'action, perçus comme des vérités que nul ne doit transgresser. Dès lors, qu'il s'agisse de Savoir ou de Croyance, on cherche, par des preuves ou par un raisonnement irréfutable, à admettre, ou faire admettre, quelque chose comme vraie ou comme nécessaire.

Ainsi se pose le problème de savoir s'il faut utiliser son pouvoir pour imposer sa solution et son point de vue ? Faut-il être en priorité au service d'une institution? d'un idéal ? ou bien encore de soi-même? Convaincre est une entreprise complexe qui puise dans l'ensemble de nos ressources et de nos habiletés, en explorant l'art de la persuasion !

Dans convaincre, disait Péguy, il y a vaincre, et dans la conduite de persuasion, le goût de terrasser peut devenir plus puissant que la joie de communiquer.    

L'effort de convaincre a certes des aspects positifs, comme d'aider à entretenir des relations harmonieuses et efficaces de coopération, comme d'influencer le cours des événements dans une direction que l'autre souhaiterait s'il avait l'information et la formation pertinentes.

La capacité d'amener autrui à changer d'idée, à modifier ses intentions, à transformer son comportement est ainsi au cœur de la capacité d'atteindre ses buts et justifie l'effort individuel de formation, mais aussi d'altruisme. L'enfant, mais aussi l'adulte, ont besoin d'être persuadés qu'il est possible de faire certaines choses en observant les autres. Ils peuvent apprendre utilement qu'il est possible de régler des conflits par les échanges verbaux, qu'il est souhaitable de tolérer les frustrations pour atteindre ses objectifs et que plutôt que de choisir la passivité, il vaut mieux être affirmatif et convaincant.

 L'Ecole, l'Apprentissage, sont aussi des actes de persuasion que l'enfant subit, avec juste raison. Le cours de la vie est émaillé d'influences pédagogiques. L'étude est une persuasion recherchée pour atteindre, par la culture, un certain nombre de convictions qui, assurant la connaissance de moyens d'action sur la nature et sur autrui, permettent d'accroître le développement personnel.

Cette influence de l'exemple doit toutefois susciter une entrée en jeu de l'esprit critique de la personne soumise aux influences, une stimulation de son degré d'intelligence et de formation pour optimiser ses capacités de résistance au mauvais exemple et ses aptitudes à opérer des choix. Des tactiques différentes d'influence seront utilisées selon le statut des personnes en présence. Les stratégies ne seront pas les mêmes selon que l'on souhaite influencer un de ses pairs, un supérieur hiérarchique ou un subordonné.

La persuasion apparaît donc comme une science, et comme une science que l'on peut apprendre.

Il faut néanmoins remarquer que, vouée à des objectifs moins louables, la technique d'influence psychologique peut être haïssable. <<  Celui qui "a raison", celui qui "a droit", écrit Paul Valéry, celui qui tient ou le juste ou le vrai, tente toujours d'en tirer avantage et tend à glisser vers une méchanceté toute naturelle..." dans l'intérêt affiché de la Vérité ou de la Justice">>.

 Comme toute activité humaine, l'art de convaincre doit être éclairé par une éthique, par des valeurs, qui contribuent à l'élévation d'autrui.

         Lorsque l'on croit, hélas, convaincre s'évertue à tromper l'esprit ; la vigilance doit donc être permanente car le pouvoir de convaincre et de persuader peut toujours être utilisé (bien des crimes contre l'humanité l'ont montré) pour influencer, manipuler, fournir un rêve, et même créer des images qui motivent des générations d'êtres humains et en modifient si possible le destin !

 Vouloir faire prévaloir son propre point de vue suit, souvent, un processus mécanique, un état pulsionnel où l'individu réagit aux autres plus qu'il ne s'ouvre à eux car son ascendant sur autrui lui semble, de plus, consacrer une réussite qui le rassure. C'est par manque de confiance en soi, que l'homme a besoin de voir partagé son point de vue.

S'il  n'adhère pas aux arguments de son interlocuteur, il tente de le convaincre.

Pour apaiser sa peur de la différence, il recherche une communauté de pensée, une pensée unique où personne ne se distingue plus, au gré d'une confusion qui  reste artificielle ; chacun sait bien que l'autre existe et que tous vivent dans un monde de relations où germent les conflits.

L'affirmation de soi ne se conçoit, en fait, que dans l'humilité car il faut que la mesure de l'un donne la mesure de l'autre.

Alors que la maîtrise de soi consacre la compensation d'un manque, c'est la « culture de soi » qui ouvre à la personnalité l'exercice de toutes ses potentialités.

En recherchant la maîtrise de soi, celui qui veut convaincre devient un manipulateur ; il satisfait un phantasme de domination et veut exercer un pouvoir à son profit. L'autre doit avoir tort pour qu'il ait raison ! Il faut donc que son interlocuteur soit convaincu. C'est ainsi, en cherchant à convaincre qu'il tentera de compenser son déficit qualitatif par un surcroît d'activité ou de possession.

S'il est habile, et pour mieux arriver à ses fins, celui qui veut convaincre abondera dans le sens d'autrui afin de mieux l'utiliser, ou bien il cherchera à se rendre indispensable. En vérité, il suit ce qu'il croit, mais ne tient pas compte de l'autre. Ses phrases préférées sont des « moi à ta place », des « tu devrais », des « il faudrait que tu », ou bien encore des « tu ne devrais pas » !

 En fait, lorsqu'il prétend aider son interlocuteur, celui qui veut convaincre cesse de le respecter. Une pensée, un point de vue, un avis, expriment ce qu'il y a de plus intime dans un individu ; ... chercher à les contredire porte atteinte à l'intégrité de  l'intimité d'autrui.

<< S'il est quelque chose qu'un esprit de grande portée se doive interdire, et ne doive même concevoir, c'est, écrit encore Paul Valéry, l'intention de convaincre les autres et l'emploi de tous les moyens pour y parvenir ! Le commerce, la politique, et malheureusement la religion, ne s'embarrassent pas de l'impureté de leurs artifices quand il s'agit d'acquérir une clientèle et de séduire les volontés. Il y a un grand mépris des humains dans toute entreprise de propagande ; et un grand outrage à la charité; car celui qui me veut convaincre est nécessairement conduit à me faire ce qu'il ne voudrait pas qu'on lui fît : Il use d'un  horrible mélange de méthode et de stratagèmes, combine les sentiments et les syllogismes, agite les spectres, prodigue les promesses et les menaces, excite le bestial et l'idéal tour à tour >>.

Par prosélytisme, les religions déploient toute la panoplie des argumentaires destinés à convaincre et paralyser le sens critique de leurs victimes.

Croire et convaincre sont, constatons-le, les deux champs d'exercice de la pensée religieuse ; ils en sont aussi les axes d'application de menées intégristes.

C'est par la religion  que la croyance illustre le contraste entre la persistance d'un esprit archaïque et obscurantiste et les exigences intellectuelles d'un monde où une perspective humaniste et rationnelle fonde toute réussite de l'action sociale et politique.

« Je crois parce que c'est absurde, disait Saint-Thomas, autrement dit, parce que c'est incompréhensible. La croyance en un dieu, quel qu'il soit, relève, à l'évidence, de l'absurde et suppose une débilité du sens critique.

C'est l'assujettissement aux diverses croyances d'un nombre excessif d'esprits qui, par exemple, explique en partie la régression de l'adhésion à la laïcité.

Toutes les religions, à un moment de leur développement, se livrent à une chasse à l'hérétique et à l'infidèle. Que ces « croisades » n'entraînent qu'une partie des fidèles ne change rien à la nature intolérante et totalitaire de la croyance et de la religion. Le ver est dans le fruit et il n'attend qu'un signe pour éclore et diffuser sa contagion ! En assujettissant l'esprit à Dieu, la religion qui enchaîne l'homme, est le contraire de la spiritualité, ce flux de l'Etre qui est pour l'esprit élévation au-dessus de la matière, du réel ou des sens, mais élévation dans la liberté et la responsabilité des actions humaines, dans l'obligation morale, la vertu désintéressée, la dignité de la justice, la beauté de la charité !

Nous vivons un moment du long processus de crise de nos sociétés où l'enchaînement d'un progrès exponentiel des sciences et des techniques ne trouve plus de réponses dans une majorité d'esprits manquant de connaissances, de formation, - désorientés par leur inaptitude à l'analyse et à la synthèse.

 Avec la perte du sens des mots, avec l'insuffisance de l'enseignement de la philosophie, -qui est réflexion sur le sens des mots-, c'est la perte des repères, l'inconséquence des idées, la débilité de la logique qui sanctifient l'incompréhensible, l'absurde, impose le goût de slogans réducteurs, conduit au dévoiement des objectifs, ouvrant la voie à la violence, l'anarchie, accélérant l'entropie des systèmes.

La parole, disait, Saint-John Perse, cette « altercation suprême de l'homme, au plus haut lieu de l'être », est un acte créateur !

Il n'y a pas de communication réelle, ni de solidarité possible sans une connaissance précise de la signification universelle du mot, reconnue mutuellement dans son éventuelle complexité par chacun des membres de la communauté nationale, ...et c'est la mission de l'Ecole que de personnifier cet égrégore !

C'est le sens du mot qui fonde le devenir de la société, et la société se dissout dès que ses pratiques en transgressent les impératifs !.

J'en prendrai deux exemples :

La tolérance, ce mot phare de notre vie sociale contemporaine, est une idée qui ne s'applique, en fait, qu'à ceux qui la respecte... De même « l'état de droit » cesse dès qu'il ne s'exerce qu'en dehors d'espaces abandonnés par la Loi avec la complicité de politiciens démagogues.

Tant qu'on se satisfera de croire plutôt que de savoir, et de convaincre plutôt que de respecter et d'expliquer, tant que durera l'insuffisance de formation du plus grand nombre, perdureront, insérées dans le contexte mafieux d'une économie et de trafics souterrains, en marge d'une économie en crise, perdureront, dis-je, la paresse et la pauvreté qui entretiennent l'indigence de la pensée, la vulgarité des comportements, et qui porte nos sociétés aux frontières de mutations sans finalités.

Prenons-y garde, cette « culture » de l'irrationnel, cette infiltration de l'intolérance fanatique trouvent dans les religions et dans l'ignorance le terreau de leur croissance qui précipite nos malheurs.

         Seuls un effort intense d'explication et de pédagogie, une promotion des arguments rationnels, logiques et scientifiques, une intensification de la qualité intellectuelle et philosophique de l'enseignement pourront prémunir les cerveaux contre les menées intégristes et la persistance de cet esprit archaïque et obscurantiste contraire aux exigences intellectuelles d'un monde où une perspective humaniste, rationnelle et fraternelle fonde toute réussite de l'action sociale et politique.

Avec les troubles des banlieues, et au-delà des grenades lacrymogènes, ce qui soudain vient de nous éclater au visage, c'est ce mythe institutionnel et sacré que la pensée unique entretient depuis trop longtemps dans l'inconscient et dans l'inconscience du politiquement correct, je veux dire la remise en question dans leur philosophie, dans leurs structures et dans leurs méthodes de l'éducation et de l'enseignement. ...  C'est un autre  sujet !

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